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Antoine GRANDIN

    Le petit village d’Abies avait élu domicile à une centaine de mètres d’un cours d’eau montagneux et au bord d’une majestueuse forêt de sapins. Éloigné des principales routes commerciales, Abies ne connaissait que rarement la visite de marchands ambulants, d’autant que le chemin en pierre qui y menait n’avait rien d’engageant. Seuls les villageois étaient assez courageux pour l’emprunter ! Aussi, ils devaient fréquemment organiser des expéditions de plusieurs jours, pour effectuer l’aller-retour jusqu’au village le plus proche et enfin trouver de quoi se ravitailler. Bien que la rivière soit poissonneuse et les bois giboyeux, les villageois savaient pertinemment qu’à trop tirer sur la corde, il briserait le lien les unissant à la nature. Aussi essayaient-ils de cultiver eux-mêmes leurs légumes et quelques fruits savoureux. Une certaine autosuffisance avait commencé à s’installer avant qu’un étrange mal ne vienne ravager leurs cultures et les pousser à la faim. D’après la vieille Mathalda, cela faisait presque quinze années que les champs ne donnaient plus assez pour nourrir tout Abies. La nécessité les obligea à marchander avec des voisins qui ne daignaient pas se déplacer. Les habitants devaient donc harnacher de gros rondins de bois sur leurs deux traineaux, afin d’aller les échanger contre des vivres et quelques outils de première nécessité. Il y a de cela un an, le dernier cheval de trait avait rendu son dernier soupir. Sa mauvaise chute au détour d’un éboulement récent, avait également entrainé la perte de la seule charrette d’Abies. Sans le sou, les villageois n’avaient pu que se résigner à tirer eux-mêmes leurs traineaux qui s’étiolaient déjà. La pauvreté s’était lovée dans les chaumières et la faim les tiraillaient de plus en plus souvent.

    Un soir d’automne, alors que Moïra faisait le mur pour aller se promener au clair de lune, elle intercepta malgré elle, une réunion du conseil du village. La lumière crépitante du feu de cheminée peinait à trouver son chemin au travers des villageois réunis en masse. Devant la fenêtre, deux hommes corpulents bloquaient l’accès tels d’opaques rideaux. En revanche, les voix portaient sans mal, chacun augmentant le volume pour mieux se faire entendre des autres. Discrètement, Moïra vint se cacher sous la fenêtre pour écouter ce que les adultes se disaient.

… ces fripouilles

Calme-toi Fernand. Nous n’avons aucune preuve que ce sont bien les Dudanois qui ont volé notre traineau.

C’est forcément eux ! s’écria un homme.

Je suis d’accord, ajoutèrent deux femmes. 

Du calme, du calme.

    C’était la voix tonitruante du vieux Brisechoux. Il avait pris la tête du conseil avec sa femme, Sygrid, voilà six ans. Tout le monde le respectait et surtout, tout le monde avait confiance en l’intelligence de sa femme. Ils étaient la tête et les muscles dans toute sa splendeur.

Pour le moment, qu’importe qui est l’auteur de ce larcin, intervint Sygrid. Nous ne retrouverons pas le traineau, alors penchons-nous sur des solutions.

À part porter les rondins à la force de nos bras, je ne vois pas !

Qu’allons-nous faire ? s’écria un jeune homme. La dernière fois, avec les deux traineaux, nous avions à peine de quoi nous offrir suffisamment de nourriture pour tous.

 Il n’y avait pas assez, oui !

Les bois sont encore pleins de vie et la rivière nous offre notre content. La famine n’est pas encore à nos portes, les apaisa Sygrid.

Pour combien de temps ? L’hiver approche !

Oui, l’hiver approche, il a raison. Nous allons mourir de faim.

Du calme ! tonna une nouvelle fois le vieux Brisechoux

    L’inquiétude des villageois était légitime et Moïra le savait parfaitement. Sygrid avait beau leur assurer que la nature pourvoirait à leurs besoins, elle connaissait la vérité. Le gibier avait fui la forêt lorsque la mystérieuse maladie avait frappé leurs terres et les poissons se faisaient rares, comme si un poison avait pollué leurs eaux.

Mon garde-manger restera le mien, je vous préviens. J’ai économisé sur tous les repas de ma famille, alors je n’en donnerai pas une lichette à ces gras pourceau !

    Se redressant pour mieux entendre et voir laquelle des familles était visée, Moïra s’appuya sur le rebord de la fenêtre. Ce dernier émit alors un son grinçant, celui d’un vieux clou que l’on dérange. Aussitôt, elle fila comme une flèche vers la forêt. Elle sentait déjà le regard scrutateur de la vieille Sygrid par sa fenêtre. Moïra n’était pas censée se promener dehors à cette heure, alors si en plus on épiait le conseil … Ses oreilles en rougissaient d’avance !

    Entrant dans les bois à vive allure, elle ne s’arrêta qu’après avoir parcouru cinq cents bons mètres. La lune éclairait bien assez son chemin, même à travers les troncs imposant des sapins. Le cœur battant, elle s’installa au pied d’un énorme rocher, dissimulé derrière les racines enchanteresses d’un arbre que la tempête avait couché. La vue était imprenable ici ! Le sol s’était écroulé, ouvrant un regard dans la canopée. Les étoiles scintillaient de mille feux, attirant son esprit vers de fabuleuses aventures. Elle aimait venir se prélasser ici, laisser son esprit voguer sur la rivière tumultueuse de son imagination. Lorsque les étoiles resplendissaient, elle trouvait l’inspiration avec encore plus de facilité. Si seulement la vie pouvait être aussi aisée …

    Loin des merveilles de sa création, elle se laissa envahir par les tracas de la vie. La situation était grave. Les villageois ne passeraient pas tous l’hiver si la nourriture venait à manquer. Déjà qu’au sein d’Abies les familles étaient réticentes à l’idée de partager, qu’en serait-il des autres villages ? Elle et son père avait de quoi subvenir à leurs besoins, et ils pourraient certainement aider les plus nécessiteux. Après tout, à quoi bon vivre en communauté si ce n’était pas pour s’entraider ? Les Fardick faisaient partie des plus pauvres et leur toiture avait besoin de réparations urgentes, peut-être pourrait-elle offrir son aide ?! Et puis les Garniel avaient besoin de nettoyer leur cheminée, elle pourrait le faire pour permettre aux parents d’aller couper du bois ou chasser ?! Sa décision était prise ! Elle aiderait de son mieux les autres villageois et ferait tout pour qu’ils passent l’hiver. Elle mangerait un peu moins et donnerait le reste, c’était pourtant simple. Elle en toucherait deux mots à son père. Il la disputerait sans doute pour être sortie et avoir espionné le conseil, mais il ne saurait se soustraire à sa bonté.

    Les semaines suivantes, Moïra œuvra autant que faire se peut pour respecter ses engagements. Bien que son père le fasse passer pour une punition, elle s’acquitta de toutes ses tâches pour le plus grand bien, comme il le disait si bien. Elle aida les Fardick et les Garniel, mais aussi les Brisechoux qui avaient des rebords de fenêtres à consolider. Tandis qu’elle travaillait d’arrache-pied, elle fréquentait les habitants d’Abies dans leur intimité. Les langues se déliaient devant elle et parfois les mots qui lui venaient aux oreilles, perçaient une part de son cœur. Malgré le mal qu’elle se donnait, la peur du manque semait ses intrigues.

    Son père ne la priva quasiment pas de nourriture, alors que les voyages sur le chemin de pierre épuisaient les hommes et les vivres. Ils revenaient avec de moins en moins de nourriture, si bien que bientôt ils durent tenir sur leurs réserves. Leurs casseroles étaient moins pleines, mais c’était son père qui diminuait ses rations. Elle avait beau protester, il niait en bloc et l’envoyait apporter le surplus à leurs voisins.

    Un jour, alors que la neige tombait pour la première fois, une bagarre éclata au milieu d’Abies. Deux hommes s’empoignaient avec force et se donnaient des coups dans les côtes. Leur querelle s’était envenimée à cause d’une bêtise d’enfant. Le fils de l’un d’eux avait pris une pomme sur la table de l’autre. Une rixe pour une pomme ! Voilà où en était rendu Abies. Ce soir-là, Moïra fila dans les bois pour aller retrouver son rocher. Les bras enserrant ses jambes, elle pleurait sur leur sort. Elle savait parfaitement que ce n’était qu’un début. Bientôt les gens se battraient pour un rien et il y aurait de graves conséquences. Elle serait bien restée la nuit durant, paisiblement installer sous la voute céleste à ragaillardir son âme, mais l’odeur acre de la fumée l’alerta. Avant qu’elle ne s’en aperçoive, elle filait vers Abies.

    En arrivant, l’horreur la frappa. Sa propre maison était en flamme. Les villageois accouraient de la rivière avec des seau emplis d’eau pour essayer d’enrayer le feu. Dans la panique, elle ne remarqua pas les traces de brouette dans le sol et les effaça pour aller rejoindre son père en guerre contre les flammes. Dès qu’il l’aperçut, il se jeta sur elle et l’enserra de toutes ses forces.

— J’ai eu tellement peur ! pleura-t-il.

— La maison continue de brûler papa …

— Cela n’a aucune importance, tu es saine et sauve.

    Au petit matin, il ne restait rien de leur maison. Le bois noirci n’était qu’un triste refuge que la neige tâchait de dissimuler.

— Qu’allons-nous faire papa ?

— Nous allons demander de l’aide à nos voisins, ma chérie. Nous avons donné sans rien attendre en retour, et aujourd’hui nous allons récolter ce que nous avons semé. La bonté se transmet !

    Moïra lui sourit de toutes ses dents. Ce sourire s’effaça bien vite lorsque les portes leur furent fermées. Les Fardick dirent être trop nombreux, les Garniels n’avaient pas assez de place et les Brisechoux, eux pouvaient les loger à même le sol, mais il était hors de question de gâcher de la nourriture. Moïra mangeait peu et son père encore moins, les portions qu’on leur laissait étaient si ténues qu’ils ne tiendraient pas l’hiver. Pourtant, tous répétaient en baissant les yeux :

Vous comprenez, nous avons si peu …

    Moïra avait du mal à concevoir qu’on les abandonne alors qu’ils avaient tant donné. Ils les avaient assistés dans les tâches de tous les jours, ils les avaient soutenus, ils les avaient nourris … Heureusement, son père était là pour lui rappeler la plus grande règle de son monde. La bonté se sème, la bienveillance se cultive et le bonheur se cueille. Moïra voulait y croire, elle voulait croire qu’en montrant le chemin du partage, les habitants d’Abies feraient preuve de générosité. Aussi, partit-elle un soir à son rocher pour prier aux étoiles.

S’il vous plaît, faites que la nourriture foisonne pour tous. Pas seulement pour mon père et moi qui sommes affamés, mais pour tous. Je sais qu’ils ne nous ont pas rendu la pareille, mais il ne faut pas leur en vouloir. Ils ont peur.

    Une vive lueur éclaira le ciel. Le firmament étincela d’un éclat d’une blancheur immaculée. Moïra sembla suspendue dans le temps. Elle n’avait d’yeux que pour ce ravissement. Elle ne remarqua pas immédiatement que la lumière se rapprochait, que le halo filait droit sur elle. Lorsque l’intensité se concentra et que la lumière s’effila en une ligne étrécie, Moïra comprit que la chose se rapprochait. Pourtant, son corps refusait de bouger, elle ne parvenait pas à se détacher de cette merveille filante.

    L’étoile atterrit à ses pieds. Dans sa chute, elle ne brisa aucun arbre, n’abima aucune aiguille, ne brisa aucune pierre, ne creusa pas la terre. Elle se contenta de se poser devant Moïra; c’était une pierre orangée de la taille d’un poing. La curiosité et l’émerveillement étaient si forts, que Moïra ne put s’empêcher de la saisir avec délicatesse. Elle n’était pas chaude, juste tiède et apaisante. Son contact apportait un tel réconfort dans le cœur de la jeune fille, qu’elle sut que sa prière avait été exaucée. Avec ce joyau, elle pourrait acheter suffisamment de denrées pour tout le village. Ils pourraient se racheter des animaux de bât et aussi des charrettes solides. Une maison aussi, elle aurait de quoi faire rebâtir la maison de son père. Tous leurs problèmes seraient résolus ! La serrant contre elle, elle remercia les étoiles.

    Ce soir-là elle rentra le sourire aux lèvres et le cœur réchauffé. Le vieux cabanon que leur avaient prêté les Brisechoux était humide et parsemé de courant d’air. Pourtant, la fatigue, le froid et la faim aidaient à trouver le sommeil. Le corps s’engourdissait, ne sachant s’il se relèverait. En arrivant devant la porte branlante, Moïra s’arrêta net. Les ronflements grondants de son père indiquaient clairement qu’il s’était endormi. Les gonds grinceraient surement, comme toujours. Son père avait proposé au vieux Brisechoux de réparer la porte, mais il avait refusé. Il ne voulait pas utiliser de matériaux pour un vieux cabanon moisi alors que sa maison pourrait avoir besoin d’entretien.

Ne grince pas, ne grince pas, ne grince pas … répéta Moïra en boucle alors qu’elle pénétrait dans leur chambrée de fortune.

    Étonnamment, les gonds n’émirent aucune plainte et même le vent sembla se calmer lorsqu’elle entra. Son père était sagement allongé, la tête posée sur un petit monticule fait de tissu et de foin. La seule couverture dont ils disposaient était prisonnière de sa main gauche, placée du côté de Moïra. Même en dormant, il la surprotégeait, lui laissant toute la chaleur que cette maigre couverture pouvait leur offrir. Une bourrasque frappa alors le cabanon et Moïra frissonna. Les planches n’étaient pas jointes et l’air entrait comme dans un moulin. La morsure du froid humide de cet hiver la fit grelotter.

J’aimerais tant que ce cabanon ne laisse plus entrer le froid et que nous ayons suffisamment de draps pour nous pelotonner au chaud, murmura Moïra en venant se coucher près de son père.

    Cette nuit-là, elle s’endormit avec l’étoile collée contre son cœur. Elle avait l’impression qu’une chaleur revigorante émanait de cette merveille et elle ne s’en priverait pas. Le lendemain, elle montrerait ce trésor à son père et ils pleureraient de joie ensemble. Ils récoltaient enfin ce qu’ils avaient semé.

    Au petit matin, elle se réveilla en sursaut. Son père s’était esclaffé comme un bourriquot ! Les yeux papillotants et un brin collants, elle se les frotta pour mieux voir l’imbécile heureux qui lui servait de père.

Il est encore tôt, maugréa-t-elle.

Regarde mon Ange ! Regarde !

    Ne comprenant pas ce qu’il voulait dire, elle balança son regard au hasard. Tirant la couette à elle, elle s’assit confortablement. Il faisait tellement bon dans cette couette épaisse. Une couette épaisse ? Louchant sur son corps, elle remarqua que deux énormes couvertures la recouvraient. Comment était-ce possible ?

Tu les as trouvées où ? demanda-t-elle à son père en se dandinant dans cette douce chaleur.

Elles étaient là à notre réveil ! Je ne sais pas par quel miracle, mais regarde ! continua-t-il.

    Moïra suivit ses bras gigotant en tous sens avant d’enfin comprendre où il désirait en venir. Il n’y avait aucune lumière autre que celle de la petite fenêtre du cabanon. Aucun rayon ne perçait à travers les écarts du bois, ni aucune bourrasque ne parvenait à franchir les parois solidement entremêlées.

Comment ? Qui a réparé le cabanon ?

Je n’en sais rien, éclata de rire son père. Je n’en sais rien, mais je compte bien retrouver notre bienfaiteur et le remercier avec déférence.

    Aussitôt dit, aussitôt fait ! Son père sortit, sans grincement, de leur gîte et partit demander à chaque habitant d’Abies, qui était son heureux protecteur. Il passa la matinée à retrouver leur aide, sans succès. Tandis qu’il courait de maison en maison, Moïra essayait de leur préparer un maigre, mais délicieux repas. Ils n’avaient que les restes des Brisechoux, mais avec de l’imagination et un peu d’herbes sauvages, elle saurait en faire une bouillie mangeable.

J’aimerais bien avoir une bonne soupe de potimaron, dit-elle à l’étoile, mais je me contenterais d’un … je ne sais même pas ce que c’est !

    Elle posa la pierre sur les couvertures en souriant.

Tu ne sais pas à quel point tu vas nous sauver la mise. J’aimerais te garder, mais il faut penser au plus grand bien! Merci beaucoup pour ce que tu feras.

     Alors qu’elle préparait un mélange douteux, Moïra ne remarqua pas la lueur orangée qui émanait de sa casserole. Ne regardant que l’étoile à qui elle parlait comme à une amie, elle finit par goûter la mixture qu’elle préparait. Alors qu’elle cuisinait sans feu, le potage était étrangement tiède. C’était savoureux, avec un mélange de châtaignes et de potimarron. Impossible ! Jetant un coup d’œil dans la casserole, elle ne reconnut aucun des ingrédients qu’elle avait balancés dedans. Les Brisechoux leur avait donné des morceaux de carotte noircies et quelques patates germées, c’était tout !

Se tournant vers l’étoile, elle lui demanda :

C’est toi qui as fait ça ?

     Aucune réponse ne lui parvint, mais elle en était sûre. Ce ne pouvait être qu’elle, qui d’autre aurait pu user d’une telle magie ? Se jetant dans les couvertures, elle saisit l’étoile et l’embrassa.

    Lorsque son père revint, elle lui parla du miracle dont elle avait été témoin. Au départ il ne prit cela que pour une plaisanterie, mais Moïra ne comptait pas se faire moquer sans réagir. Se redressant de toute sa taille, elle plaça l’étoile sur son cœur et regarda son père d’un air de défi.

Dis-moi de quoi tu as besoin et je te prouverais que cette étoile est magique !

Très bien, ricana-t-il en lui ébouriffant les cheveux. J’aurais besoin que quelqu’un aiguise ma hache, proposa-t-il en saisissant l’intéressée. La lame s’émousse et personne ne veut me prêter une bonne pierre à aiguiser. Le temps que je trouve une bonne pierre dehors et que j’aiguise ma hache, j’aurais perdu une journée de travail.

    Souriant telle une chipie, Moïra s’exécuta. Elle demanda à l’étoile d’aiguiser la hache de son père et de lui fournir une pierre pour qu’il puisse s’en charger les fois prochaines. Immédiatement, la lame de la hache luisit en orange et il en fut de même de la poche de son père. Avec des yeux ronds comme des citrouilles, son père ne put que constater de ce miracle. La lame fit perler son sang d’un simple frôlement et de sa poche, il sortit la plus solide pierre à aiguiser qu’il n’ait jamais vue.

Avec cela, nous pouvons régler tous nos soucis ! s’exclama Moïra.

Où l’as-tu découverte ?

Les étoiles me l’ont envoyée !

     Elle lui raconta la nuit qu’elle avait passée et l’apparition de l’étoile dans le ciel. Son père l’écouta avec attention, ne lui disant à aucun moment qu’elle devait être folle. Il avait toujours eu l’esprit ouvert et le miracle auquel il avait assisté ne pouvait que lui ouvrir de nouveaux horizonx. Lorsque Moïra lui dit qu’elle pourrait en faire profiter tout Abies, son père l’enlaça avec amour.

Pour le plus grand bien, ma chérie.

Oui papa.

    Le conseil du village fut réuni rapidement. Bien que les moqueries et les injures fussent de mise, les villageois dénièrent tout de même se retrouver pour discuter des propos étranges de Kalos et de sa fille Moïra. Postée devant la cheminée, Sygrid attendit que tout le monde soit là avant de lancer les hostilités.

Kalos, dis-nous la véritable raison de ce rassemblement ? Je sais que la vie est dure pour ta fille et toi, mais nous faisons déjà notre maximum pour vous aider.

    Kalos s’avança au centre de la pièce et tâcha de prendre sa voix la plus convaincante. Moïra restait en arrière, cachant l’étoile dans ses mains refermées.

Ma fille a découvert le moyen de tous nous aider. Je sais que ce que je vous dirais paraîtra invraisemblable, mais nous pouvons vous le prouver sur le champ. Tout le monde m’a vu courir ce matin à travers Abies à la recherche de celui qui avait réparé le cabanon où nous dormions et apporté des couvertures salvatrices à nos corps engourdis. Et bien c’est ma fille qui l’a fait ! Elle détient une étoile à vœux, comme dans les contes anciens.

Bien sûr ! se moqua-t-on.

Combien coûte le vœu, charlatan ? crut-on comprendre.

    Les esprits s’échauffèrent et les insultes fusèrent. Personne ne croyait son père, ils le prenaient pour un menteur et un arnaqueur alors qu’il voulait les aider. Attristée par ce qu’elle vit Moïra hésita un instant à prendre la fuite. Son père, lui, ne se décourageait pas. Il encaissa le soulèvement de la foule et resta droit malgré les noms d’oiseau dont on l’affublait.

Ça suffit Kalos, finit par dire le vieux Brisechoux. Prouve-nous ta folie et ensuite nous pourrons repartir au labeur. Tu nous fais perdre du temps alors que nous t’avons tant donné !

Dis-moi Sygrid, commença Kalos, tu as bien dit que tes réserves de blé avaient été ravagées par un insecte ? Des charançons si je ne m’abuse.

    Moïra comprit aussitôt et formula son vœu à voix haute, sans montrer l’étoile pour autant. Les autres la regardèrent en s’esclaffant ou en maudissant Kalos d’entrainer sa fille dans sa folie. Puis Kalos sortit de la maison et alla chercher les sacs de blé qui avaient été sortis dans l’espoir que le froid tue les ravageurs. Il déversa son contenu devant tous et alors, ils purent constater qu’aucun insecte ne demeurait dans les fruits. Ils étaient même plus gros et reluisaient d’appétence.

Comment ? demanda Sygrid. Tu as remplacé les sacs avant la réunion, c’est ça ?

Et avec quoi ? Je n’ai rien que tes restes depuis des semaines.

    Dès lors d’autres preuves furent demandées et Moïra se chargea de toutes les apporter sur un plateau d’argent. Les regards se tournèrent vers elle et les yeux cherchaient l’étoile avec insistance. Quand ils comprirent que ses mains étaient un coffre au trésor, d’étranges rictus animèrent certains visages.

    À partir de ce jour, la vie devint plus facile pour les villageois. Après avoir étanché la soif et la faim des habitants, réparés les passoires servant de logis et trouvé un remède aux souffrances des plus âgés, Moïra se dit qu’il était temps de rebâtir son chez-soi. Son père n’avait jamais demandé quoi que ce soit pour lui et même lorsqu’elle avait aidé les autres avant eux, il n’avait fait que la féliciter. Il était temps de récolter les fruits de leurs semailles.

    Cependant, avant qu’elle ne puisse profiter de l’étoile pour son propre compte, une réunion de conseil fut organisée.

Je suis contente que nous soyons tous réunis, entama Sygrid. Tout d’abord, je tiens à remercier chaleureusement Kalos et sa fille Moïra pour toute l’aide qu’ils nous ont apportée.

    Sygrid tendit les bras vers les deux intéressés et applaudit avec panache. Tous firent de même. Moïra sentit ses joues cramoisir, tandis que son père regardait à demi ses pieds, mal à l’aise devant tant de reconnaissance. Tous deux baragouinèrent des « ce n’est rien » et des « il n’y a pas de quoi ». Sygrid mit fin à l’attention qu’on leur portait pour discuter de ce qui les réunissait vraiment là.

Le pouvoir de la pierre est formidable.

    Des cris de liesse s’échappèrent des villageois.

Cependant, ils sont également dangereux pour quiconque ne saurait les utiliser à bon escient. Imaginez que quelqu’un décide d’user de ce pouvoir pour son propre compte, au détriment des autres. Imaginez que quelqu’un décide de s’en servir pour s’emparer de ce qui est à autrui, voler son voisin, voire pire, se venger. Une telle puissance ne doit pas reposer dans les mains d’une enfant.

    Le silence se fit. Sygrid n’avait pas tort, les vœux pouvaient construire autant qu’ils pouvaient détruire. Les regards se tournèrent vers Moïra et elle put y lire la crainte des villageois. Pouvait-elle les spolier ? Voulait-elle les faire souffrir ? Désirait-elle se venger ? Après qu’elle et son père aient tout perdu, ils les avaient abandonnés. Eux avaient été bons et généreux, et en retour ils n’avaient trouvé que portes closent.

Ma femme a raison et vous le savez. La pierre magique devrait revenir au conseil pour plus de sécurité.

C’est à moi que les étoiles l’ont confiée ! protesta Moïra. En plus, je ne vous ai jamais rien fait de mal.

    Les larmes lui montaient aux yeux devant tant de mépris. Ils la dévisageaient tous, cherchant une faille, une lueur diabolique. Certains se frottaient les mains et d’autres peinaient à contenir leur folle envie de dérober l’étoile. Son père se plaça en travers de leur route, fier et droit.

Cette étoile à vœux appartient à ma fille. Le conseil ne l’aura pas, aucun de vous ne la détiendra et pas même moi, je ne m’en emparerais. Nos anciens étaient clairs, seul un cœur pur et bon peut atteindre les étoiles. Aucun de vous n’a le cœur assez pur !

Vous voyez, répondit calmement Sygrid. Ils ne veulent déjà plus partager les bienfaits que la nature nous a apportés. Déjà qu’elle nous interdit de faire plus de quelques vœux ridicules par jour.

Ça épuise son énergie, je vous l’ai déjà dit ! se renfrogna Moïra.

Cette pierre appartient à tous, surenchérit le vieux Brisechoux en balayant la voix de la petite. Elle n’est pas la propriété de Moïra.

Ne nous punit pas ! hurla une jeune femme en voyant Moïra serrait l’étoile avec force.

Elle va s’en prendre à nous ! s’écria un homme.

    Avant même qu’elle ne s’en rendre compte, une main ferme s’empara de son poignet. L’étau se resserra avec tant de force, qu’elle lâcha aussitôt la pierre au sol. Dès lors, ce fut la ruade. Sans comprendre ce qu’il se passait, Moïra fut soulevée de terre par son père qui la sortit de la curée. Tels des chiens assoiffés de sang, ils se jetèrent tous au sol pour s’emparer de l’étoile. L’éclat orangé vibra à plusieurs reprises avant que le fils des Brisechoux ne s’en saisisse par la force. Sygrid et son mari regardaient la scène en souriant, ils avaient réussi leur coup.

Vous voyez ? Vous voyez ce qu’elle nous a poussé à faire ? Nul ne devrait posséder un tel pouvoir seul. C’est pourquoi le conseil devra s’en charger et pour plus de sécurité, leurs chefs protégeront l’étoile à vœux.

    Avant de sortir, sa fille dans les bras, Kalos se dressa au seuil de la porte et les avertit :

Si vous employez les vœux à mauvais escient, ils pourriront vos âmes et noirciront vos cœurs !

Nos intentions sont bonnes, Kalos. Nous avons le cœur pur, ricana Sygrid en empoignant la pierre.

    À partir de ce jour, le conseil du village mena la danse. Par un semblant de charité, les Brisechoux laissèrent à Kalos et sa fille le vieux cabanon. La construction d’une nouvelle maison devrait attendre que les soucis les plus préoccupants soient réglés. L’étoile ne pouvait exaucer que quelques vœux par jour et seulement s’ils étaient minimes. Moïra avait beau l’avoir expliqué aux villageois, ils durent pousser la pierre dans ses retranchements pour l’accepter. Après que la priorité absolue d’agrandir la demeure des Brisechoux à outrance soit souhaitée, la pierre ne luisit plus pendant des jours et des jours.

    De jours en jours, alors que décembre avait usé plus de la moitié de son temps, les Brisechoux et leurs alliés engraissèrent leurs réserves et leurs bourses, remplirent leurs cruches de vin et se parèrent des plus beaux atours. La colère gronda. Les moins servis voulaient profiter de ces richesses et jouir d’opulence. La promesse de Sygrid de s’occuper de tous était un leurre, elle et son mari ne voulaient que le contrôle sur l’étoile. La jalousie s’empara des âmes et bientôt, le pire arriva.

    Alors que Moïra et son père dinaient frugalement des restes qu’on voulait bien leur laisser, un hurlement déchira la nuit. Immédiatement, Kalos sortit dans l’obscurité pour aller s’enquérir de ce qu’il se passait. Moïra le suivait de près, tremblant sous la neige. Un attroupement s’était formé autour du palais des Brisechoux. Sur le pas de la porte, le fils de la famille gisait. Son crâne avait été fracassé avec une pierre.

Assassin ! s’écria Sygrid.

Voleur ! hurla son mari.

    Devant eux, se tenait le plus jeune fils de la famille Fardick. Sa main resplendissait d’un éclat orangé et personne n’osait l’approcher.

C’est vous les meurtriers ! Vous nous laissez dans la fange alors que la magie dort sous votre oreiller. C’est à notre tour de nous enrichir ! Il y en a assez de vos tromperies, à présent ce sont les Fardick qui commandent !

    Il leva haut la pierre et toute sa famille le rejoignit en trombe. Ils l’encerclèrent en menaçant quiconque approcherait de faire déferler la puissance de la pierre.

Arrêtez ! tonna Moïra en retenant ses larmes. Êtes-vous devenus fous ? Cette étoile nous a été offerte pour nous aider, pas pour nous entredéchirer !

Tais-toi ! hurla le jeune Fardick. Je suis le détenteur de la pierre magique, je fais ce que je veux !

    Moïra s’approcha de lui d’un pas résolu. Son père tenta bien de la retenir, mais ce qu’il vit dans son regard le toucha au plus profond de son être et il se contenta de l’accompagner. Le jeune homme releva le défi et réduisit drastiquement la distance qui les séparait.

L’étoile doit repartir, nous ne la méritons pas.

Essaie toujours ! s’amusa le jeune homme. Je souhaite que tu tombes, la face dans la neige.

    Moïra chuta, la neige s’illuminant d’orange. Son père l’aida à se relever et avant qu’il ne se jette sur le jeune inconscient, elle lui saisit fermement le bras. C’était elle qui avait causé tout cela, c’était à elle de le régler.

Donne-moi l’étoile et laissons-la repartir parmi les siens.

Hors de question ! Je souhaiterais plutôt que tu te cognes.

    Aussitôt dit, le poing de Moïra rencontra son nez avec force. La tête lui tourna tandis qu’un filet de sang s’échappait de sa narine droite.

Il suffit ! gronda Kalos en levant la main vers cet énergumène.

    Moïra profita de cette ouverture pour foncer. Avec un tel imbécile, son père prenait un risque inconsidéré. Elle craignait le pire et devait y remédier

Je souhaite que Kalos se brise les bras !

    Moïra sentit sa respiration cesser net. Ses pires craintes étaient devenues réalité. Son père se laissa tomber à terre, peinant à contenir un cri.

    Dans sa course folle, Moïra redoubla d’effort et, attrapant l’étoile, elle la serra de toute ses forces avant de faire son vœu. Malheureusement, le jeune Fardick fut le plus rapide.

Je souhaite que tu te brises tout entière !

    Elle avait échoué. Par son vœu, il l’avait condamnée. Bien que son sort soit scellé, il lui importait peu que le jeune Fardick ait souhaité sa fin.  L’étoile ne retournerait jamais parmi les siens pour ne plus être la proie d’esprits pervertis. Elle avait pourtant toujours fait le bien, alors pourquoi ne le pouvaient-ils pas aussi ?! C’était pourtant si simple …Un flash orangé inonda Abies d’un éclat si puissant que Moïra dut détourner le regard. L’instant suivant elle entendit de nombreux cris de détresse et des sanglots. Moïra sentait un froid mordant lui brûler les mains et une sensation de douleur lancinante dans la poitrine, mais elle s’en fichait. Son père, il avait besoin d’elle. Un peu hagard, elle trébucha et tomba nez-nez sur Kalos.

Tu vas bien ma chérie ?

Je … Je … Tes bras, se reprit-elle. Il faut les soigner, ajouta-t-elle en les lui saisissant à pleine main.

Tu saignes Moïra ! s’écria-t-il alors. Ton cœur, tu as été touchée par un éclat. C’est toi que nous devons …

Non, toi d’abord !

    Alors, le froid qui l’assaillait l’instant d’avant disparut et elle fut envahie par une chaleur douce et bienveillante. Sa poitrine resplendit d’un éclat orange qui se propagea dans tout son corps et rejoignit ses mains. D’un simple désir, elle créa le miracle. Son être tout entier parut envelopper Abies et ses environs. Son aura vibrait en parfaite harmonie avec l’étoile qui s’était implantée dans son cœur et elle exauça tous ses vœux.

    Son père fut guéri. Le fils des Brisechoux retrouva la vie et ne parla plus que d’une étrange sensation après la mort. Les Fardick retrouvèrent leur benjamin que l’explosion de l’étoile n’avait pas épargné. Quant à son dernier souhait, il ne fut pas sans conséquence …

    Les millions de particules formant l’étoile se dispersèrent à travers le monde et pénétrèrent au sein du cœur de tous les être vivants. Personne ne fut oublié et personne ne serait oublié, les enfants à naitre aurait le droit, eux aussi à cet héritage magique. Puis, auréolée d’orange, Moïra flotta dans les airs jusqu’au sommet du sapin le plus proche. Il était presque mort et ses dernières aiguilles brunissaient déjà. Elle plaça la cime de ce dernier entre ses paumes et fit apparaître une copie enneigée de l’étoile à vœux qui l’avait sauvée.  

Cette étoile prodigue encore sa magie à travers nous. Seul, nous avons accès à une infime partie de cette force bienveillante. Ensemble, nous pouvons accomplir des merveilles. Rassemblez-vous autour de ce sapin et donnez-vous la main.

    Un peu hébétés, les villageois hésitèrent à rejoindre celle qu’ils voyaient désormais comme une déesse. Elle en avait les pouvoir et ils l’avaient méprisée, rejetée et attaquée. Pourtant, une petite voix les rassurait, un son bienfaiteur pulsait par leurs cœurs. Un à un, ils la rejoignirent. Kalos les attendant déjà sous l’arbre mourant.

Demandez à ce que cet arbre resplendisse à nouveau. Partagez votre don et offrez-lui un peu de votre bonté.

    Les villageois s’exécutèrent et sous leurs yeux ébahis, le sapin se para de milliers d’aiguilles plus verdoyantes que jamais. Il se rempluma tant qu’il en devint le plus majestueux des sapins.

L’étoile à vœux existe en chacun de nous. C’est par le partage et l’entraide que nous pouvons libérer son pouvoir. Que cette étoile au sommet du sapin vous rappelle que rien n’est impossible lorsque l’on œuvre ensemble avec le cœur généreux.

    La première chose que les habitant d’Abies partagèrent après cela, fut un conte. Une tradition joyeuse et pleine d’amour vit le jour. Depuis que Moïra avait récolté les fruits de sa générosité, les villageois célébraient ce jour en plantant une étoile au sommet d’un sapin. Tous les 25 décembre, ils se réunissaient pour faire vivre à jamais le partage et l’amour.

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