L’Âtre du destin

FANTASY & MONDES MERVEILLEUX

Écrit par Galatéa COURBET

Tout est froid. Tout est noir. Un voile de nuit s’est installé devant mes yeux et m’empêche de distinguer la moindre forme et la moindre couleur. Une seule chose attire mon attention, le bruit incessant des allers et retours d’une meute qui rode. Je suis persuadé qu’elle m’a repéré et qu’elle tourne autour de moi. Je sens la brise glaciale de leur sentence prête à s’abattre. Je dois accepter mon sort, c’est le seul moyen que j’ai de ne pas souffrir. J’attends inlassablement que l’une de ces créatures passe à l’action. Pourtant, rien de vient. Je les entends toujours m’encercler, mais aucun d’eux ne sort de leur danse. Cherchent-ils à me rendre fou ? Je ne saurais dire ce qu’ils veulent et je suis trop faible pour y réfléchir. Je me contenterai de m’endormir là. Demain je saurais si je me réveille ou non dans un monde meilleur.

Quand le soleil vint éclairer l’herbe verte sur laquelle je m’étais installé, je compris que mère Nature m’avait accordé sa clémence. Je me déplaçai difficilement, mes ailes étaient encore trop fragiles pour me porter au loin, je devais me contenter de ramper. J’avais terriblement soif. Heureusement, la rosée du matin s’était déposée sur une large feuille, caractéristique des cucurbitaceae, à quelques centimètres de là où je m’étais installé pour dormir. Mes yeux commençaient enfin à apercevoir des silhouettes. Je pouvais voir les gouttes d’eau retenues par les minuscules poils à la surface des feuilles. En m’en abreuvant, j’observais leur capacité à diffracter la lumière. C’était un spectacle éblouissant, à tel point que je ne remarquai pas la présence d’un scorpion tapis dans l’ombre, qui s’apprêtait à abattre son dard. Le coup serait rapide.

Un puissant croassement retentit au-dessus de ma tête. Je me redressai brusquement, distinguai la forme d’une pointe et pivotai pour l’éviter. Le scorpion venait de déchirer la belle feuille verte, une vague de tristesse m’envahit soudainement. Le cordeau qui m’avait averti du danger, saisit de son bec noir la queue de l’assaillant et s’envola avec lui, pour le jeter dans un petit ruisseau. Puis il revint près de moi :

— Que fais-tu ici, loin de ton nid ?

— Je ne sais pas. Je me suis réveillé sous cet arbre en pleine nuit. Je croyais que j’allais me faire dévorer par cette meute qui m’encerclait et qui ne cessait de hurler.

— Je m’étais installé dans cet arbre et je peux t’assurer qu’il n’y avait aucun attroupement dans ce jardin. Seul le vent a hurlé.

Ce que le corbeau me révéla piqua ma curiosité. J’avais eu peur du vent, tout simplement, alors que lui ne me voulait aucun mal. À l’inverse, l’attaque du scorpion ne m’avait pas effrayé, mais lui en voulait à ma vie ; étrange paradoxe.

— Je me nomme Grégoire. Tu es le bienvenu chez moi, si tu le souhaites.

La proposition était très généreuse et j’acceptai avec grand plaisir. Le corbeau me saisit délicatement avec ses serres et s’envola jusqu’au laurier où il avait élu domicile. Là-bas, il me donna à boire et à manger. Il prit soin de moi pendant des jours, sans rien demander en échange. Quand je me sentis assez fort pour me lever, je commençais à battre des ailes. Je prenais conscience de leur envergure. Mon plumage aussi s’était développé, ornant mon corps d’une belle coloration rouge vif et orangée. Mon ami Grégoire rentra chez lui au moment où je m’admirais.

— Tu as bien grandi petit oiseau de feu.

— Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour moi. Comment puis-je te montrer ma gratitude ?

— Tu ne me dois rien. Il y a bien longtemps, lorsque je n’étais qu’un oisillon, une créature ailée de ton espèce m’a rendu un grand service.

— Et de quelle espèce fais-je partie ?

— Approche et regarde ce luxuriant jardin.

Je m’exécutai et regardai dans le vide. J’étais un peu gêné car je ne voyais rien de particulier, mais avant de manifester la moindre objection, je sentis que l’on me poussait. Je hurlai à m’en arracher les poumons et je cherchai d’un regard terrifié un endroit où m’écraser. Dans la panique, j’eus le réflexe de battre des ailes, encore et encore, jusqu’à sentir le vent dont j’avais eu si peur le jour de ma naissance, devenir le plus précieux des alliés. Il glissait sous mes ailes et le long de mes plumes, comme pour former une main invisible qui me maintenait en l’air.

— C’est à toi de découvrir à quel peuple tu appartiens !

Grégoire était un corbeau aux manières étranges, mais il avait raison, je devais découvrir qui j’étais et pourquoi mère Nature m’avait fait don de la vie sur Terre.

C’est ainsi que commença mon voyage. Je volais chaque jour à la rencontre de nouvelles personnes susceptibles de me dire quel oiseau j’étais ou s’ils en connaissaient d’autres comme moi. Je proposais souvent de les aider à faire quoi que ce soit, qui puisse leur être profitable, mais sans aucune explication, tous refusèrent que je m’approche d’eux. « Sauve toi, oiseau de malheur ! », « Nous avons déjà assez de problèmes ! », tels étaient leurs mots. Certains m’avaient même lancé des pierres pour me faire fuir. Je ne comprenais pas. Pourquoi me rejeter ainsi, sans même me connaître ?

Un matin, la fatigue et le chagrin eurent raison de mes habitudes. Je décidai de rester là et d’observer le paysage. Les rayons du soleil coloraient les nuages en rose et terminaient leur course sur la cime des arbres les plus hauts. Les feuilles passaient alternativement du vert au doré à chaque bourrasque. Au loin, les mouvements frénétiques d’un petit être déchiraient le paysage et attirèrent mon attention. Il s’agissait d’un écureuil blanc. Je m’approchais doucement en restant dissimulé derrière les arbres pour mieux comprendre ce qu’il faisait. L’écureuil avait l’air extrêmement contrarié. Il lançait violemment des coquilles de noix et de noisettes en marmonnant un charabia qui me paraissait incompréhensible. Je décidai de m’avancer doucement vers lui.

— Bonjour l’écureuil. Tu m’as l’air bien ennuyé. Puis-je t’aider ?

Il ne releva même pas la tête, m’ignorant complètement. Malheureusement pour lui, la fureur qu’il exprimait sur ces restes de fruits secs lui fut renvoyé comme dans un miroir. En lançant une coquille de noix contre une branche trop souple, celle-ci lui fut rendue en plein visage. La pauvre bête ne vit pas le coup venir et tomba, assommé, la gueule ensanglantée. J’avais été témoin de cet accident qui s’était déroulé en à peine quelques secondes, sans que je n’eus pu faire quoi que ce soit. Mais je ne pouvais pas le laisser ainsi, blessé et à la merci de tous les prédateurs. Je m’approchais de lui, nettoyai sa plaie et le mis à l’abri dans le creux de son arbre. Je regardai attentivement sa dentition pour vérifier qu’aucune dent n’y manquait. Plus je m’occupais de lui et plus j’avais l’impression de ressentir son mal-être et ses blessures. J’avais mal au bec et au crâne, mon estomac était noué et j’avais l’impression d’être seul, abandonné. Quant j’entendis des toussotements, je compris que l’écureuil avait repris connaissance et je ne fis plus attention à mes symptômes.

— Je t’ai apporté de l’eau et quelques noix et noisettes.

L’écureuil but à grosses gorgées. Il avait du mal à remettre ses idées en place, cela se voyait à son regard perdu dans le vide.

— Quelque chose t’avait mis très en colère et tu t’es blessé en rangeant ton garde manger.

— Blanc… Toujours tout blanc.

Ces balbutiements n’avaient aucun sens pour moi, mais pendant de longues minutes il répéta « Toujours tout blanc. »

Le lendemain, l’écureuil était presque totalement rétabli. Il se remit à bougonner dans son coin, en triant les coquilles des fruits. Encore un fois, il faisait comme s’il ne me voyait pas. Je l’interpellai donc par un simple :

— Bonjour !

L’écureuil poussa un cri de surprise.

— Excuse-moi, je ne voulais pas t’effrayer.

— Qui es-tu ?

— C’est moi qui t’ai soigné et mis à l’abri pour la nuit.

— Soigné… Comment ça soigné ? Je ne me souviens pas…

Il marqua une pose. Ses yeux s’illuminèrent d’un seul coup. Il venait de se souvenir de ce qui s’était passé.

— Puis-je te poser une question ?

— Il me semble que je te dois bien ça.

— Quand tu étais inconscient tu ne cessais de répéter « toujours tout blanc ». Qu’est ce que cela signifie ?

Le regard de l’écureuil devint triste. Il baissa un moment les yeux avant de raconter ce qui le tourmentait. 

— Je me suis enfui de chez moi il y a quelques jours… Comme tu l’auras remarqué, mon pelage est blanc et dénote avec celui de toute ma famille qui est traditionnellement roux. Depuis des années, mes parents me répètent que je suis sûrement en retard sur ma croissance et que mes poils roux finiront par arriver. Mais… ça fait longtemps que j’ai compris qu’ils essayaient juste de se rassurer eux-mêmes. J’ai même tenté de me rendre à l’âtre du destin.

— L’âtre du destin ?

L’écureuil semblait surpris de mon ignorance, mais il répondit sans détour à ma question.

— Au centre de cette forêt se trouve un sanctuaire capable d’exaucer les souhaits. C’est une légende que l’on raconte dans ma famille. Mais je ne connais personne qui a un jour vu son vœu se réaliser.

— Et pourrais-tu m’y guider ?

— Je pense que toi aussi tu seras déçu.

— Peut-être, mais je dois quand même essayer. Peux-tu me guider jusqu’à l’âtre ?

— Comment t’appelles-tu ?

— Je n’en ai aucune idée. Je n’ai pas de famille qui a pris soin de moi et qui a pris le temps de me donner un nom. Et toi, quel est le tien ?

— Je te le donnerai quand tu auras choisi le tien. Nous partirons demain, après avoir mangé quelques noix bien grasses.

J’avais le pressentiment que le voyage avec cet écureuil serait long, mais sa proposition me convenait.

Comme promis, nous partîmes après un petit déjeuner plus que copieux de l’écureuil blanc. Je n’étais pas assez fort pour le porter plus de quelques minutes en vol, alors nous alternions marche et vol. Nous échangions peu de mots, juste assez pour ne pas rester des étrangers, mais pas suffisamment pour devenir amis. Je sentais le poids, lourd, qui pesait sur le cœur de l’écureuil. Il avait peur de faire confiance, puis d’être de nouveau abandonné. Moins il communiquait avec moi, moins il avait de chance de s’attacher. Tandis que je cogitais, je vis ses petites pattes s’agiter et son museau se redresser. On aurait dit qu’il avait flairé un danger. Il s’engagea dans un chemin au milieu des myrtilliers.

— Je pense que nous devons aller par là, dis-je assez sûr de moi.

— Là-bas il y a un ours ! Je peux le sentir d’ici, mieux vaut le contourner.

— C’est un vieil ours fatigué. Nous ne risquons absolument rien.

— Comment le sais-tu ?

Son ton, plus sec que ses fruits, indiquait que l’écureuil n’aimait pas qu’on le contredise.

— Je le sens. Je crois que je suis capable de ressentir ce que les autres éprouvent.

— Balivernes ! Si tu pouvais sentir ce que mes émotions me dictent, tu ne m’aurais pas demandé d’être ton guide, tu m’aurais laissé tranquille. À moins que tu ne sois le roi des emmerdeurs, ce que je commence à croire.

— Je connais ta peine et ton manque de confiance en toi. Je sais que tu fuis la compagnie et l’amitié, parce que tu as été trop déçu par ceux pour qui tu avais de l’estime. Tu es à la fois triste et en colère. Triste de ne pas être comme tout le monde et en colère de ne pas te sentir accepté comme tu es. Mais la personne envers qui tu éprouves le plus de haine, est toi-même, car tu ne te pardonnes pas d’être né différent.

Je m’approchai petit à petit de l’écureuil que je sentais de plus en plus troublé par mes mots. Je marquai une pose avant de conclure mon plaidoyer :

— Ce n’est pas de ta faute. Ce n’est pas de ta faute et toute cette souffrance ne t’appartient pas.

L’écureuil était pétrifié. Ses yeux étaient humides et commençaient à devenir rouges, mais il aurait préféré mourir que de monter la moindre faiblesse. Dans un élan de bienveillance, je réussis à le prendre entre mes ailes sans qu’il ne manifeste d’objections. À cet instant, un phénomène étrange mais merveilleux se produisit, un lien invisible et puissant se tissa entre nos deux cœurs. Ils étaient comme fusionnés. Je ressentais alternativement toutes les émotions qu’il avait ressenti depuis qu’il était né, je comprenais son désarroi, son doute, son rejet de lui-même. La connexion ne dura que quelques secondes, mais cela m’avait paru des années, toutes les années qu’avaient vécues l’écureuil, pour être précis.

— Qu’est ce qui m’arrive ? Questionna-t-il.

Je me sentais très faible et bouleversé. Mes pattes ne pourraient pas me porter plus loin. Il fallait que je me repose.

— Je me sens tellement… calme, poursuivit l’écureuil.

— Je crois… je crois que j’ai absorbé… tout ce qui te rendait malheureux.

J’avais du mal à parler, mon souffle était saccadé.

— Nous allons nous installer au pied de cet arbre et attendre que tu te sentes mieux. Je vais t’apporter quelques myrtilles.

Ce que je n’avais pas encore réalisé, c’est que toute la tristesse et la colère qui l’animaient étaient désormais en moi, et je ne savais pas non plus comment gérer ça. Quand il revint pour me donner les myrtilles, je ne le remerciai même pas et je lui reprochai de les avoir cueillies trop acides. Cela n’était absolument pas de sa faute, la saison était trop prématurée pour ces petits fruits. Malgré mes réprimandes et mon impatience, l’écureuil ne me dit rien et prit la peine de m’ouvrir des noix. Je n’arrivais pas à réfléchir avec toute cette souffrance qui se bousculait en moi. Que devais-je faire ? Pourquoi avais-je commencé ce voyage ? Un vacarme au-dessus de ma tête me fit sursauter. Il s’agissait d’une course poursuite, un merle tentait de semer un rapace et venait de pénétrer dans le feuillage épais d’un châtaignier. Sa stratégie était excellente, sa taille et sa maniabilité lui permettrait de semer l’oiseau de proie, plus rapide en vol mais trop gros pour ne pas heurter une branche. Le prédateur abandonna bien vite et regagna le ciel. Le merle, lui, sortit triomphant, mais pas indemne. Une de ses ailes était foulée et il s’écrasa juste devant moi en laissant échapper quelques « Aïe » et « Ouille ».

— Bonjour l’oiseau rouge ! Bonjour l’oiseau rouge !

— Bonjour le merle. Tu l’as échappé bel.

— Peut-être ou peut-être pas. Sait on vraiment ce qui dépend de nous, de ce qui ne le dépend pas ?

J’avais l’impression que cet oiseau n’avait pas fait que se fouler l’aile, il s’était cogné la tête et avait des propos incohérents. Je gardai mon opinion pour moi et le laissai dans son délire.

— Bonjour l’oiseau rouge ! Que fais-tu là par terre ? As-tu été attaqué ?

— J’ai aidé un ami et cela m’a fatigué.

— Fatigué d’aider ? Aider pour quoi ? Aider pour qui ? Aider comment ? Comment sait-on que l’on aide correctement ?

— Toi aussi tu devrais te reposer un peu.

Ce merle me fatiguait avec ses questions.

— Nous avons un invité ?

L’écureuil venait d’arriver avec une poignée de carottes sauvages et de noisettes.

— Bonjour l’écureuil blanc !

— Tu as une aile foulée à ce que je vois, mon ami peut arranger ça. Il a un pouvoir de guérison extraordinaire !

— Ah ! Parce que maintenant nous sommes amis ?

Mon ton était sarcastique et je l’avais employé dans le seul but de blesser celui qui m’avait repoussé, avant de se présenter comme mon ami.

— Oui nous sommes amis. Je m’appelle Félicien.

— Et toi l’oiseau rouge ?

— Je n’ai pas de nom.

— Quoi ? Quoi ? Ce n’est pas parce que personne ne t’en a donné que tu n’en as pas un.

— Cela suffit ! Le seul nom que j’ai entendu me concernant est « oiseau de malheur » !

— Alors l’anonyme, peux-tu, oui ou non, soigner mon aile ?

Je me levai et pris son aile entre les miennes. Je me concentrai un instant, plus longtemps que je ne pensais, pour enfin arriver à le soigner. Mon aile me fit instantanément souffrir.

— Merci pour moi, mais non merci pour toi ! ricana le merle.

— Que se passe-t-il ? Demanda l’écureuil en m’aidant à m’asseoir.

— Ton ami guérit au détriment de lui-même. Il absorbe la souffrance, peu importe la forme qu’elle prend. Si tu continues ainsi l’anonyme, tu mourras avant de t’être trouvé un nom.

Et le merle s’envola. J’étais très en colère par le manque de reconnaissance de ce petit être. Pour qui se prenait-il ? Je venais de lui sauver la vie, j’avais pris sa douleur et il me disait à peine merci. Je le regardais s’envoler au loin alors que moi, je restais cloué au sol.

— Tout cela est ma faute. Ce sont ma colère et ma peine que tu ressens. Tu as un pouvoir extraordinaire qui doit profiter au plus grand nombre et tu ne peux pas le faire, si tu gardes tout ce tourment en toi. Alors, rend-le moi. C’est à moi de porter les conséquences de mes actes, expliqua Félicien la larme à l’œil.

— Nous allons à l’âtre du destin et je ferai mon vœu.

L’écureuil n’insista pas et me remercia en cuisinant des carottes avec de l’ail des ours. En dessert, bien sûr, il y aurait des noisettes. Le repas se passa en silence et nous nous endormîment l’un à côté de l’autre.

Je passais une nuit agitée à cause d’un étrange rêve qui revenait encore et encore, telle une obsession. Je me voyais à l’entrée de l’âtre du destin et quelqu’un m’y attendait, un oiseau de mon espèce, mais il était extrêmement vieux et son envergure était largement supérieure à la mienne. Il avait les ailes déployées. Je voulais le rejoindre, mais n’arrivais pas à pénétrer dans l’âtre, j’avançai avec force et me heurtai à un mur invisible. Quelque chose me bloquait le passage. Je m’acharnais, je m’acharnais. Une voix rauque retentit alors : « Tu dois te monter digne de la mission que tu as acceptée ». J’étais furieux, je me débattais et m’acharnais contre ce mur invisible. Ma colère prenait le dessus, je ne pouvais plus la contrôler et tout à coup, elle était tellement intense que quelque chose se brisa. Je sentis mon cœur prendre feu. Je hurlais, mais pas de douleur, de libération. Je devins léger comme une plume, et enfin, le mur céda. Plus rien ne me me retenait. Je pouvais librement entrer dans l’âtre et discuter avec le vieil oiseau sage qui m’y attendait. Mais dès que je fus entré, il disparut dans un nuage de fumé sentant le bois brulé et qui prenait petit à petit la forme d’un ours. Dans cet épais brouillard, j’entendis un léger « Bienvenu chez toi Purpteron », prononcé par la voix rauque.

Ce matin-là, je me réveillais en sueur, toujours avec cette sensation de lâcher prise. Quelque chose s’était passé au-delà du monde physique et m’avait débarrassé du poids des émotions de l’écureuil blanc.

— Je m’appelle Purpteron, dis-je à Félicien.

— Je suis ravi de te rencontrer.

Il était déjà en train de grignoter des noix.

— Nous devons aller voir l’ours. Il a besoin de moi.

Et nous repartîmes, dans notre quête de l’âtre du destin. Félicien ne me demanda pas plus d’explications. Je crois qu’il avait peur que je me fâche. Il se sentait coupable de m’avoir transmis sa souffrance, même s’il n’était pas responsable. Je venais de comprendre que c’était moi, qui avais voulu porter cela à sa place. Par charité ? Par contrôle ? Je ne le savais pas encore.

Un souffle fort et lent était de plus en plus audible. Nous nous rapprochions de l’ours. Il était vieux et ne pouvait plus se mouvoir. Il attendait depuis un moment déjà, la fin, mais elle ne venait pas. Il l’espérait pourtant si fort, je pouvais le sentir. Nous vîmes une silhouette colossale se découper dans le paysage. Félicien n’était pas très à l’aise à l’idée de se retrouver en face de lui.

— Qui est là ? Demanda le vieil ours.

— Féli…cien, bredouilla l’écureuil.

— Nous sommes Félicien et Purpteron, un écu…

— Un écureuil et un oiseau, j’ai senti votre odeur de loin. Il ne me reste pas beaucoup de force, mais flairer je peux encore le faire. Je vais vous demander de partir. J’ai un rendez-vous important.

— Tu attends la mort et je souhaiterais t’accompagner.

— Je t’ai reconnu l’oiseau. Ta présence est toujours à double sens ; mort ou soulagement. En général, on préfère éviter de rencontrer la mort. On préfère t’éviter.

L’ours inspira bruyamment.

— La mort et le soulagement, c’est parfois la même chose. Je te propose mon aide. L’acceptes-tu ?

— D’accord.

Je montai sur sa fourrure et m’installai contre son cœur. J’entendais la puissance de ce muscle aller et venir dans sa poitrine. Je me mis à lui parler. Je lui expliquais qu’il n’avait pas à s’inquiéter, qu’il n’avait pas à tambouriner si fort pour être entendu. Il pouvait se calmer, se reposer. Son rythme devint plus lent, il était à peine perceptible. L’ours commençait à s’endormir. J’écartai les ailes et accueillis en moi tout ce qu’il n’était plus capable de porter, afin de lui permettre de partir le coeur léger. L’ours poussa son dernier soupir. Je sentis son âme quitter son corps avec tranquillité. À cet instant, je perdis connaissance. Les derniers sons que j’entendis furent les appels de Félicien, « Purpteron ! Purpteron ! Que se passe-t-il ? ». Je tombai dans ses bras.

Quand je me réveillai, je me trouvais dans un autre monde. Tout était bleu et doré. J’étais dans l’âtre. Je flottais sur un nuage de sérénité.

— Bonjour Purpteron. Cette fois-ci me reconnais-tu ?

— Oui, tu es moi, mais pas dans cette vie. Tu es le moi que je souhaiterais devenir.

— Je suis là pour te guider dans ta mission, en t’aidant à retrouver ton chemin entre le monde de la matière et celui du spirituel.

— Où suis-je ?

— Dans l’âtre du destin. Pour certain, c’est un lieu de pèlerinage où ils peuvent faire des vœux, pour d’autres c’est un sanctuaire intérieur. Mais l’un ne va pas sans l’autre. L’énergie que l’on porte à l’intérieur de nous permet d’exaucer les souhaits, les nôtres et ceux des autres. Respire profondément et concentre-toi sur ta flamme.

— Ma flamme ?

— Celle qui vit en toi. Fait la grandir.

Je me concentrai donc sur ma flamme. Je ressentais de nouveau cette connexion de cœur à cœur, mais entre moi et l’âtre du destin. Un feu gigantesque envahit mon cœur et l’âtre. Il brulait toutes les douleurs qui avaient été déposées ici, faisant défiler un par un les vœux qui y avaient été déposés. Dès que j’en entendais un, je lui envoyais une flamme du brasier que j’avais réussi à allumer. Celui qui l’avait formulé pourrait la garder et la faire grandir.

Le feu était revenu dans l’âtre du destin.

Un corbeau noir se posa à côté de Félicien qui portait toujours mon corps dans ses bras.

— Éloigne-toi. Ce phœnix est sur le point de renaître.

— Un phœnix ?

Félicien était en larme. Il ne voulait pas lâcher son ami.

— Purpteron est un phœnix que je protège à chaque renaissance. Il y a très longtemps, il est venu en aide à mon grand-père. Je n’étais qu’un oisillon, mais je me souviens très bien de cette journée. Il l’a soigné avant de s’enflammer et de renaître. Mes parents ont pris soin de lui toute leur vie et m’ont légué cette mission.

Grégoire avait dit vrai. Purpteron s’enflamma et un oisillon se trouvait au centre de ses cendres.

— Je vais t’aider dans ta mission, proposa Félicien.

Il se pencha pour attraper le frêle être qui piaillait faiblement. En le saisissant, il s’aperçut que quelques poils roux étaient apparus sur ses pattes avant. Au milieu de sa tristesse, Grégoire remarqua son expression de joie, mêlée à une pointe de curiosité.

— Que se passe-t-il ?

— Je suis allé dans l’âtre du destin et j’ai fait le vœu de devenir un écureuil roux.

— Alors il a réussi.

Grégoire battit des ailes pour manifester son grand bonheur.

— À quoi ?

— À trouver son lien avec l’âtre du destin.

Les phœnix naissent et renaissent en guérissant les blessures de ceux qu’ils rencontrent au cours de leur voyage. Ils sont les flammes originelles de l’âtre de nos choix. Ils nous donnent la possibilité de devenir maître de notre destin, en nous offrant une flamme de leur brasier. Il ne tient qu’à nous d’utiliser le plein potentiel de cette flamme et de la partager pour faire rayonner l’amour et la sérénité en nous et autour de nous.

 
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